Témoignage d’un acteur du Marais poitevin


Situé en Pays-de-la-Loire et en Nouvelle-Aquitaine, le Marais poitevin représente la seconde plus grande zone humides de France (107 526 ha). Ces dix dernières années, avec 28 activités humaines dénombrées, ce site humide semble, d’après les référents s’être, dégradé. Unités de gestion de l’eau non gérées entre elles, agriculture basée sur la présence de cultures en marais mouillé ou encore drainage souterrain sont autant de facteurs qui ont pu mener à cette dynamique. La mise en place d’un établissement public administratif de l’État gérant eau et biodiversité associé aux contrats de marais et basée sur la concertation de l’ensemble des acteurs du territoire sont de nature à donner espoir sur l’avenir de ce site humide emblématique. M. Yves LE QUELLEC, Président de France Nature Environnement Vendée vient illustrer cette situation par son expérience de plus de 30 ans.

Quelles sont la (les) problématique(s) rencontrée(s) sur la seconde plus grande zone humide de France ? Selon les retours faits par les 12 référents ayant répondu au questionnaire pour ce site, l’état des milieux du Marais poitevin semble s’être dégradé ces dix dernières années. Quels sont les effets visibles que vous avez pu constater ? Quels impacts majeurs en ont découlé ? Quels milieux sont particulièrement touchés par cette dégradation ?

Le facteur clé reste les conditions dans lesquelles s’organise la gestion de l’eau, au sein d’un nombre important d’unités de gestion hydraulique : biefs des cours d’eau, ou périmètres des associations syndicales de propriétaires. Or, ces unités ne sont pas toujours gérées en cohérence entre elles ni avec l’idée de préserver la zone humide.
L’agriculture, activité économique majeure sur ce territoire, pèse sur les objectifs de gestion, aussi bien en marais « mouillé » qu’en marais « desséché ». La présence de cultures d’hiver en marais mouillé perdure, de même que la recherche de niveaux d’eau abaissés au printemps pour répondre à la demande d’exploitants de pouvoir accéder précocement à leurs terrains, y compris pour des prairies pâturées ou de fauche.

Le drainage souterrain (par drains enterrés et pompes de relevage) a continué son extension, quoique sur de plus faibles superficies que par le passé. Une vingtaine d’opérations conduites illégalement et concernant près de 600 ha, font actuellement l’objet d’une démarche pour obtenir une régularisation administrative.
S’agissant de la réfection des drainages anciens, le code de l’environnement ne prévoit pas explicitement de rubrique concernant les opérations de ce type, qui échappent au contrôle de l’administration. Le statu quo est donc favorisé là où il serait pertinent de réaliser des diagnostics préalables à la réfection en vue de prescrire des mesures correctives et amélioratrices.

L’objectif de « retour à la prairie » sur 10 000 ha, fixé par le plan d’action gouvernemental de 2003-2013 élaboré en réponse au contentieux européen a été considéré comme non crédible par le rapport final d’évaluation du plan de juin 2014 (rapport CGEDD N° 005928-03 et CGAAER N° 13102). Il a été remplacé en 2016 par un indicateur d’évolution de la surface des prairies du Marais poitevin par rapport à celle constatée dans les départements couvrant la zone. Le dernier chiffre publié date de 2017, faisant état d’un ratio de 1,01. Il ne paraît pas avoir actualisé depuis.
À l’échelle des plaines bordières du bassin versant, la situation de surexploitation par l’irrigation des nappes alimentant le marais n’est pas réglée malgré la mise en place de plusieurs programmes de réserves de substitution dont le principe consiste à remplacer des prélèvements d’étiage par des prélèvements en période de hautes eaux. Si les volumes prélevés en été s’en trouvent réduits, les seuils de gestion encadrant les mesures exceptionnelles de limitation ou de suspension des usages de l’eau devraient être remontés en y intégrant comme indicateur le suivi des sources de débordement des nappes alimentant le marais à ses interfaces avec les secteurs de plaine.

Avez-vous le sentiment d’avoir connu une dégradation des milieux plus intense ces dix dernières années (2010-2020) par rapport à la précédente période (2000-2010) ?

Les dégradations initiées massivement il y a maintenant plusieurs décennies se poursuivent de manière plus discrète que par le passé. Le cumul de ces atteintes successives fragilise durablement la zone humide et ses fonctionnalités. En l’absence d’un projet ambitieux de réhabilitation, la situation paraît instable, alors que le Marais Poitevin est confronté à de nouveaux défis (espèces invasives, nouveaux pathogènes, changement climatique…), auxquels l’écosystème est d’autant moins en capacité de répondre qu’il est dégradé. Il est probable que les dégradations actuelles n’en auront que plus d’effets…

Les constats actuels de l’effondrement de la flore aquatique des fossés (perte de la diversité spécifique) et de ses impacts sur les biocénoses associées (odonates, amphibiens, …) sont particulièrement inquiétants.

28 activités humaines s’exerçant sur le site ont été signalées lors de l’évaluation. Avec l’expérience et le recul que vous avez de ce site, qu’est-ce qui, selon vous, est la cause principale de cette dégradation ?

On peut résumer la cause de cette dégradation à la persistance de la difficulté conceptuelle de concilier les modes d’aménagement (systèmes agricoles, urbanisation, infrastructures, pollutions et d’une manière générale artificialisation des milieux) avec la nécessité de préserver la zone humide et les fonctionnalités.

Quelles sont les actions de préservation ou de restauration qui ont été mises en œuvre sur ce territoire dont les effets ont été bénéfiques sur le milieu et celles dont les effets ont été plus limités ? Au bout de combien de temps avez-vous pu observer les premiers effets ?

La mise en place en 2011 d’un établissement public administratif de l’État unique en son genre, chargé de la gestion de l’eau et de la biodiversité, a permis de rechercher de nouvelles voies d’action. Parmi celles-ci, il faut saluer l’initiative positive que représentent les « contrats de marais » négociés dans des groupes multi-acteurs à l’échelle de sous-bassins hydrographiques, dans l’objectif de mieux concilier agriculture et environnement. La gestion des niveaux d’eau et les modalités de leur variation saisonnière au plus près des besoins caractéristiques des milieux sont au cœur des discussions engagées dans ces groupes.

Le dialogue engagé autour de ces questions laisse espérer que soient actées des évolutions positives, et que celles-ci puissent s’inscrire dans la durée.

Réalisez-vous des suivis post-travaux pour évaluer l’efficacité d’une mesure ? Si oui, quels sont-ils ?

NA

Comment voyez-vous l’avenir du site dans les dix prochaines années ?

La situation actuelle du Marais Poitevin semble encore embourbée dans un entre-deux hésitant entre poursuite de la dégradation et prise en compte de la zone humide pour en assurer au mieux la conservation. On ne pourra pas sortir de cet état de fait, insatisfaisant pour la plupart des d’acteurs, sans se projeter dans un nouveau projet embrassant l’ensemble des politiques publiques.

L’exposition au risque de submersion marine des terrains bordant la baie de l’Aiguillon est susceptible de s’aggraver dans les décennies à venir sous l’effet du changement climatique.

Symétriquement, l’élévation du niveau de la mer affecte les capacités d’évacuation des crues fluviales. S’agira-t-il de se doter de moyens artificiels puissants pour vider le marais inondé, dans l’esprit du vieux projet de dessèchement général porté depuis le XVIIe siècle par des associations syndicales orientées, par construction, vers la défense des intérêts de la propriété foncière ? Ou bien choisira-t-on de s’inspirer de solutions fondées sur la nature, en laissant sa place à l’eau ?
Absentes du débat public, ces questions sont pourtant déterminantes pour envisager l’avenir.

Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait être mis en œuvre ou renforcé dans les dix prochaines années pour inverser cette tendance ?

Il sera essentiel :

  • de pérenniser voire renforcer l’Établissement public du Marais Poitevin, original par sa conception et sa gouvernance partagée. Il a fait la preuve de ses capacités à impulser des décisions en faveur du maintien et de la réhabilitation de la zone humide ;
  • de mettre en place, dans la durée, des soutiens suffisants aux systèmes agricoles compatibles avec la zone humide, tout en accompagnant la transformation de ceux dont le modèle reste incompatible ;
  • de continuer à développer les « contrats de marais », en s’assurant que leur suivi et l’animation qu’ils requièrent disposent des moyens nécessaires (notamment humains) ;
  • de compléter ce dispositif par la systématisation des règlements d’eau annoncés depuis 2012 ;
  • de réviser à la hausse les seuils de gestion des nappes périphériques, et d’intégrer le suivi des sources de bordure dans les indicateurs ;
  • de renforcer la prise en compte des objectifs de conservation du site Natura 2000 dans les politiques publiques locales, et d’envisager l’extension de son périmètre.