Phycotoxines sur le littoral métropolitain en 2012, évolution depuis 2003

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La contamination des produits marins par des toxines produites par certaines espèces de micro-algues, ou phytoplancton, est devenue, en quelques décennies, un problème de santé publique à l’échelle mondiale. En France, la surveillance des risques liés au phycotoxines concerne majoritairement les coquillages se nourrissant principalement de phytoplancton.

Panorama général

Les trois familles de phycotoxines (toxines d’algues) actuellement soumises à une surveillance obligatoire dans le cadre de la législation européenne sont observées dans les coquillages du littoral français métropolitain de façon récurrente, conduisant à une contamination susceptible de les rendre impropres pour la consommation.

Les épisodes de toxicité diarrhéique (DSP) constituent la majorité des contaminations de coquillages par des phycotoxines ces dix dernières années. Ils sont essentiellement associés au développement d’espèces de phytoplancton du genre Dinophysis, producteur de ces toxines. Le schéma de répartition géographique de ces épisodes est relativement stable d’une année à l’autre, avec des régions régulièrement touchées, en particulier la Bretagne ouest et sud, le bassin d’Arcachon, l’étang de Salses-Leucate et les étangs palavasiens en Languedoc-Roussillon, et les étangs corses. Si les moules sont principalement concernées, les coquillages contaminés sont cependant très diversifiés : huîtres, donaces, palourdes, pectinidés, …

Les épisodes de toxicité paralysante (PSP) sont plutôt rares sur la dernière décennie. Ils sont associés au développement d’espèces de phytoplancton du genre Alexandrium. Les zones touchées par au moins un épisode toxique PSP ces dix dernières années sont la Rance, la rivière de Morlaix et les Abers en Bretagne nord, la rade de Brest en Bretagne ouest, le bassin d’Arcachon, l’étang de Salses-Leucate et l’étang de Thau en Languedoc-Roussillon. Les coquillages touchés sont surtout les moules mais d’autres coquillages sont parfois concernés : huîtres, palourdes, coques.

Les épisodes de toxicité amnésiante (ASP) ont été nombreux en Manche et Atlantique, surtout ces dernières années, et beaucoup plus rares en Méditerranée. Cette différence est essentiellement due à la prise en compte dans la surveillance depuis 2005 des coquilles Saint-Jacques, qui constituent l’essentiel des coquillages touchés par une contamination ASP. C’est le cas en Normandie, en Bretagne ouest et sud, et dans les Pertuis charentais. Ils sont associés au développement d’espèces phytoplanctoniques du genre Pseudo-nitzschia.

Nombre d’années concernées par des épisodes de toxicité avérée sur la période 2003-2012, par zone littorale et par famille de toxines
Nombre d'années concernées par des épisodes de toxicité avérée sur la période 2003-2012, par zone littorale et par famille de toxines
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Nombre d’années concernées par des épisodes de toxicité avérée sur la période 2003-2012, par zone littorale et par famille de toxines

Note : seules les zones surveillées pour les phycotoxines sont prises en compte.

Source : Ifremer-Quadrige²-REPHY

Analyse générale

La surveillance des phycotoxines, dans le cadre du Réseau d’Observation et de Surveillance du Phytoplancton et des Phycotoxines (REPHY), est assurée sur près de 300 lieux de prélèvements répartis sur l’ensemble du littoral. Elle porte sur une grande diversité de coquillages (moules, huîtres, coquilles Saint-Jacques, palourdes, coques…), pêchés sur des gisements naturels (pêche professionnelle) ou cultivés selon des méthodes variées (à plat, sur tables, sur bouchots, sur filières…). Près de 3 000 analyses sont réalisées annuellement pour cette surveillance, en plus de la surveillance stricto sensu du phytoplancton producteur de ces toxines.

Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur le littoral métropolitain depuis 2003
Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur le littoral métropolitain depuis 2003
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Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur le littoral métropolitain depuis 2003

Note : un épisode de toxicité est défini par l’observation d’au moins un résultat d’analyse défavorable dans la zone et pour le mois concernés. Un résultat défavorable est défini comme un dépassement du seuil de sécurité sanitaire fixé par la réglementation européenne pour chacune des familles de toxines.

Source : Ifremer-Quadrige²-REPHY

On constate une tendance à l’augmentation des épisodes de toxicité, toutes familles de toxines confondues, depuis 10 ans, sur le littoral métropolitain. Ceci doit être nuancé par le fait que les coquillages de pêche en gisements profonds, essentiellement les pectinidés (coquilles Saint-Jacques et pétoncles), n’étaient pas surveillés avant 2005. Les épisodes à toxines lipophiles (diarrhéiques - DSP) sont récurrents tous les ans. Ils constituaient jusqu’à récemment la majorité des épisodes toxiques. Les années 2010 à 2012 montrent cependant un schéma différent avec un nombre prépondérant d’épisodes ASP (toxines amnésiantes). Les épisodes PSP (toxines paralysantes) sont, quant à eux, peu nombreux.

Le graphique ci-dessous détaille cette évolution par façade. Il montre que les schémas diffèrent notablement d’une façade à l’autre. Les épisodes DSP sont observés surtout en Atlantique et en Méditerranée. Par contre, ce sont les façades Manche - mer du Nord et Atlantique qui contribuent essentiellement aux épisodes de toxicité ASP et à leur prépondérance relevée ces dernières années. Les épisodes PSP sont répartis dans les trois façades.

Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur chaque façade depuis 2003
Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur chaque façade depuis 2003
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Nombre de zones concernés par des épisodes de phycotoxicité dans les coquillages sur chaque façade depuis 2003

Source : Ifremer-Quadrige²-REPHY

Détail par type de toxines

Les toxines lipophiles (diarrhéiques)

Dès 1983, les toxines diarrhéiques sont les premières observées avec certitude dans les coquillages du littoral français, avec près de 4 000 intoxications recensées en Bretagne sud. Le genre phytoplanctonique Dinophysis, principal responsable, a la particularité de ne jamais proliférer à de fortes concentrations, les toxines qu’il produit peuvent contaminer les coquillages même à très faible concentration. Leur détection et leur quantification sont réalisées par analyse chimique (chromatographie liquide, spectrométrie de masse) depuis 2010, remplaçant un bio-essai utilisé auparavant. Le seuil sanitaire réglementaire, au-dessus duquel les coquillages sont considérés comme impropres à la consommation, est de 160μg par kilogramme de chair de coquillage.

Ces dix dernières années, les épisodes de toxicité lipophile ont été relativement stables d’une année à l’autre en termes de zones et de périodes affectées, avec une diversité importante de coquillages touchés. Certaines régions sont systématiquement ou souvent touchées, comme la Bretagne ouest et sud (moules, huîtres, donaces, coques, palourdes, amandes, parfois pétoncles), le bassin d’Arcachon (moules et huîtres surtout, parfois coques et palourdes), l’étang de Salses-Leucate (moules et huîtres), les étangs palavasiens (moules surtout), et les étangs corses de Diana et Urbino (moules et huîtres). D’autres régions sont affectées de façon plus épisodique comme la Normandie (moules surtout autour de l’estuaire de la Seine, ou coquilles Saint-Jacques au large de la baie de Seine) qui connait très peu d’épisodes DSP depuis 2010. C’est aussi le cas du littoral atlantique entre Loire et Gironde (moules surtout, mais aussi huîtres, donaces, coques, spisules, palourdes). Enfin d’autres régions semblent épargnées. Ceci peut s’expliquer par l’absence de proliférations de Dinophysis (nord de la France, ouest Cotentin et Bretagne nord), ou par l’absence de zones de production conchylicoles comme sur le littoral Est-Méditerranéen.

Part des différents types de coquillages concernés par un résultat défavorable pour les toxines lipophiles sur la période 2003-2012
Part des différents types de coquillages concernés par un résultat défavorable pour les toxines lipophiles sur la période 2003-2012
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Part des différents types de coquillages concernés par un résultat défavorable pour les toxines lipophiles sur la période 2003-2012

Source : Ifremer-Quadrige²-REPHY

Les périodes de toxicité débutent à partir de mars-avril en Bretagne ouest et sud, juillet-août en Normandie et toute l’année en Méditerranée. Les coquillages les plus touchés sont les moules, connues pour se contaminer plus rapidement que les autres coquillages et qui servent de coquillages sentinelles pour la surveillance des toxines lipophiles. D’autres coquillages sont susceptibles d’être toxiques.

Les niveaux de toxicité ne peuvent être appréhendés que depuis 2010. Entre 2010 et 2012, les records de toxicité ont été observés dans le bassin d’Arcachon au printemps 2012, avec des maxima atteignant près de 25 000μg/kg dans les moules, 11 800 dans les coques, et 2 300 dans les palourdes, à comparer au seuil sanitaire de 160. Les autres hauts niveaux de concentrations ont été constatés dans les moules de la rade de Brest en 2011, dans les huîtres de l’étang de Salses Leucate en 2012, dans les donaces de la baie de Douarnenez en 2011, dans les pétoncles de la baie de Vilaine en 2011, et dans les palourdes roses des Glénan, en juin 2010. Aucun résultat défavorable n’a été enregistré sur les coquilles Saint-Jacques sur la période 2010-2012.

Les toxines paralysantes (PSP)

Les premières observations de toxines PSP ont eu lieu en 1988 pour les côtes atlantiques (Abers, Bretagne nord-ouest) et en 1998 pour le pourtour méditerranéen (étang de Thau). Aucune intoxication PSP associée à des coquillages provenant de zones françaises n’a été rapportée à ce jour. Sur nos côtes, les toxines paralysantes sont exclusivement associées au genre Alexandrium. Les coquillages ne deviennent toxiques que si une ou plusieurs espèces de ce genre sont présentes à des concentrations importantes. La détection et la quantification des toxines PSP sont réalisées par bio-essai. Le seuil sanitaire réglementaire au-dessus duquel les coquillages sont considérés comme impropres à la consommation, est de 800μg par kilogramme de chair de coquillage.

Ces dix dernières années, les épisodes de toxicité ont été beaucoup plus rares qu’au cours de la décennie précédente. Les zones touchées par au moins un épisode toxique PSP sont la Rance (2010), la rivière de Morlaix (2010), les Abers (2003 et 2012), la rade de Brest (2012), le bassin d’Arcachon (2003), les étangs de Salses-Leucate (2007) et l’étang de Thau (2003, 2004 et 2007). Les périodes de toxicité sont très différentes selon la région. Elles sont liées aux périodes de développement d’Alexandrium : entre juin et août en Bretagne et entre septembre et décembre dans les étangs méditerranéens.

Les coquillages touchés sont surtout les moules mais d’autres coquillages ont été contaminés : huîtres creuses en rade de Brest et à Thau, palourdes à Thau et coques en Rance. Aucun résultat défavorable n’a été enregistré sur les pectinidés, coquilles Saint-Jacques et pétoncles, de 2003 à 2013. Sur cette période, les records absolus de toxicité ont été observés en rade de Brest en été 2012, avec des maxima atteignant 10 fois le seuil sanitaire réglementaire dans les moules et 2 fois dans les huîtres. En dehors de cet épisode, les maxima ont été observés en automne 2004 dans l’étang de Thau (moules et palourdes) et en Rance en été 2010 (coques). La décennie précédente a aussi connu des épisodes toxiques avec des contaminations importantes dans les coquillages, par exemple, dans les Abers et la baie de Morlaix en 1995 (10 000μg/kg dans les moules) et en 2001 (7 000 dans les huîtres), dans la Rance (coques, 1998) et dans l’étang de Thau en 1998 (moules) et 2001 (moules, huitres et palourdes).

Les toxines amnésiantes (ASP)

Des toxines ASP ont été observées pour la première fois en France, en mer d’Iroise et en baie de Douarnenez en 2000, puis en Méditerranée en 2002. Aucune intoxication ASP associée à des coquillages provenant de zones françaises n’a été rapportée à ce jour. Sur nos côtes, elles sont associées exclusivement au genre Pseudo-nitzschia. Les coquillages ne deviennent toxiques que si une ou plusieurs espèces de ce genre sont présentes à des concentrations importantes et si ces espèces produisent des toxines, ce qui n’est pas le cas pour toutes. La détection et la quantification de ces toxines sont réalisées par analyse chimique (chromatographie liquide et détection UV). Le seuil sanitaire réglementaire au-dessus duquel les coquillages sont considérés comme impropres à la consommation, est de 20 mg par kg de chair de coquillage.

Durant les dix dernières années, les épisodes de toxicité ASP ont été nombreux en Manche et Atlantique, beaucoup plus rares en Méditerranée. Ceci est essentiellement du à la prise en compte dans la surveillance depuis 2005 des coquillages de pêche au large, absents ou non exploités en Méditerranée. En effet, les pectinidés, en particulier les coquilles Saint-Jacques, constituent l’essentiel des coquillages touchés par une contamination ASP depuis 2004. Ont été concernés la baie de Seine de 2004 à 2005 puis de 2011 à 2012, la Bretagne ouest de 2004 à 2009, la Bretagne sud tous les ans de 2005 à 2012, et les Pertuis charentais de 2010 à 2012 (les Pertuis n’avaient jamais été affectés par des épisodes ASP auparavant). Sur la dernière décennie, seule l’année 2010 se détache avec des épisodes de toxicité touchant de nombreux autres coquillages : moules, huîtres, pétoncles, palourdes dans les Pertuis et en Bretagne sud aussi touchée par des toxicités de palourdes roses et de vernis.

Les périodes et durées de toxicité sont différentes pour les coquilles Saint-Jacques et les autres coquillages : période hivernale avec une durée potentiellement très longue (plusieurs mois) dans le premier cas, entre mars et mai et durée courte dans le deuxième cas, en relation avec périodes de développement de Pseudo-nitzschia.

Depuis 2003, le record absolu de toxicité a été observé en baie de Vilaine au printemps 2010, avec un maximum de près 25 fois le seuil sanitaire dans les coquilles Saint-Jacques. Les autres maxima sont les suivants : coquilles Saint-Jacques en baie de Seine en été 2012, moules dans le Pertuis d’Antioche en fin d’hiver 2010, palourdes dans la rivière d’Etel et huîtres dans la baie de Quiberon au printemps 2010.

Nombre d’années et territoires concernés par au moins un épisode de toxicité dans les coquillages par zone de suivi, de 2003 à 2012
Nombre d'années et territoires concernés par au moins un épisode de toxicité dans les coquillages par zone de suivi, de 2003 à 2012
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Nombre d’années et territoires concernés par au moins un épisode de toxicité dans les coquillages par zone de suivi, de 2003 à 2012

Source : Ifremer-Quadrige²-REPHY

Méthodologie

La surveillance des phycotoxines est réglementée au niveau européen avec le « Paquet Hygiène », dont le Règlement (CE) N°853/2004 du Parlement Européen et du Conseil du 29 avril 2004 fixant les règles spécifiques d’hygiène applicables aux denrées alimentaires d’origine animale. Les méthodes utilisées pour la détection et la quantification des toxines sont les méthodes officielles d’analyse prévues par le règlement (CE) n°2074/2005, relayées au plan national par le LNR (Laboratoire National de Référence) « biotoxines marines » de l’ANSES.

Les troubles occasionnés varient en fonction de la famille de toxines mais aussi en fonction de la sensibilité individuelle et de la dose ingérée. Les premiers symptômes apparaissent entre trente minutes à quelques heures après ingestion. Trois groupes de phycotoxines sont soumis à une surveillance obligatoire :

  • Les toxines lipophiles, incluant les toxines à effets diarrhéiques, principalement associées au genre Dinophysis. Les symptômes sont similaires à ceux d’une intoxication diarrhéique bactérienne ou virale.
  • Les toxines paralysantes (PSP), associées au genre Alexandrium, provoquent des atteintes neurologiques pouvant être mortelles, avec des symptômes variés dont : fourmillements des extrémités et nausées en cas d’intoxication bénigne, engourdissement des membres, troubles de la parole et difficultés respiratoires en cas d’intoxication modérée, paralysie respiratoire pouvant conduire très rapidement au décès en cas d’intoxication sévère
  • Les toxines amnésiantes (ASP), associées au genre Pseudo-nitzschia, provoquent des symptômes gastro-intestinaux et neurologiques : nausées, vomissements, diarrhées puis maux de tête, troubles de la mémoire dans les 48 heures, éventuellement convulsions, et coma suivi de décès dans les cas les plus graves.

La stratégie de surveillance des toxines dans le cadre du REPHY est adaptée aux caractéristiques des trois familles de toxines. Sur la côte, la stratégie retenue pour les risques PSP et ASP est basée sur la détection dans l’eau des espèces présumées productrices de toxines qui déclenche, en cas de dépassement du seuil d’alerte, la recherche des phycotoxines. Pour le risque toxines lipophiles, une surveillance systématique des coquillages est assurée dans les zones et les périodes à risque. Celles-ci sont définies à partir des données historiques sur les trois années précédentes et actualisées tous les ans. Pour les gisements au large, la stratégie est basée sur une surveillance systématique des trois familles de toxines avant et pendant la période de pêche. Les résultats sont ensuite transmis à l’Administration qui prend, si nécessaire, les décisions adéquates : arrêtés préfectoraux pour interdire la vente et le ramassage des coquillages impropres à la consommation, information des conchyliculteurs et pêcheurs professionnels concernés, information du public.

Les résultats sont agrégés par zones homogènes d’un point de vue hydrodynamique, au nombre de 123 pour le littoral métropolitain ; ce découpage étant stable dans le temps ce qui permet une comparabilité interannuelle des résultats.

Auteur : Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (Ifremer).